mardi 11 octobre 2011

Une uchronie sans Steve Jobs

Au sujet de la mort de Steve Jobs, beaucoup de choses intelligentes ont été dites et chacun devrait être autorisé à ne pas en rajouter mais je vais quand même contribuer de mes 2 cents, estimant qu'ils ne plomberont pas la moyenne, au moins.

Dans la pluie de louanges, j'ai vu et revu passer l'affirmation qu'il aurait changé la face du monde, ce qui m'a semblé très exagéré. Les contributions du grand homme seraient dues à lui seul et sans lui, le monde numérique en serait resté au MS-DOS, je caricature à peine. A une époque où les grands patrons sont payés des fortunes et loués comme les nouveaux héros du travail, de pareils commentaires ne surprennent pas. Mais faut-il pour autant laisser prospérer la sottise ? Alors, jouons au jeu en essayant de répondre sérieusement à la question : Et si Steve Jobs n'avait pas existé ?

Une uchronie est une expérience de pensée consistant à réécrire l'histoire à partir d'une hypothèse, du genre Et si l'empire romain n'avait pas décliné, Et si Grouchy était arrivé à temps, etc. En général, ça ne sert à rien d'autre qu'à exprimer des idées réactionnaires. Mais en l'espèce je vais l'utiliser pour rappeler quelques faits mis au jour par des sociologues et des historiens.

Si Steve Jobs n'avait pas existé.



Si Steve Jobs n'avait pas existé, Apple Inc n'aurait pas existé, c'est raisonnable de le penser lorsqu'on sait l'importance de son co-fondateur dans l'histoire de cette entreprise et la timidité de l'autre fondateur (à lire sur www.folklore.org). Et sans Apple Inc, le monde serait-il très différent, privé d'ordinateurs utilisables par tous, hyper-connectés et même jolis ? Voyons les faits. L'ordinateur personnel, le micro-processeur, les interfaces graphiques, Internet, la souris et même les interfaces tactiles multipoint, aucun de ces éléments déterminants dans le succès des produits Apple n'a été inventé chez Apple. Les principales inventions de la révolution informatique sont venues de plusieurs institutions de recherche ancrées dans le monde universitaire états-unien et financées par de grandes entreprises ou des programmes de recherche de l'armée US, sans qu'il soit demandé des résultats immédiats ou un quelconque retour sur investissement. Bref, on pouvait mettre beaucoup d'argent sur des idées aux résultats incertains. Cette configuration historique particulière, issue du New Deal de l'administration Roosevelt, de la deuxième guerre mondiale puis de la guerre froide a donné beaucoup de moyens et de liberté aux chercheurs du PARC (Palo Alto Research Center), du SRI (Stanford Reseach Institute), d'ARPANET, du MIT, de Berkeley...

La souris, en 1968 déjà



Dans ce bain intellectuel, des ingénieurs humanistes et libéraux échangeaient des idées sur l'utilisation des machines pour accroître la capacité du cerveau humain. Après les thèses de Turing (1936) et de Shannon (1937), on était persuadé des possibilités des ordinateurs binaires pour manipuler symboles et signifiants. Ces idées, synthétisées dès 1945 par Vannevar Bush dans son texte "As we may think", allaient percoler dans toute la période suivante. Dès 1968, Doug Engelbart, inventeur multitâche, peut montrer tout le potentiel de cette vision. Cette démonstration, montée le 9 décembre de cette année, préfigure l'informatique personnelle telle que nous la connaissons, avec traitement de texte, téléconférence, hypertexte, édition de texte à plusieurs et l'utilisation de la souris.

conférence Douglas Engelbart | mother of all demo

L'innovation au PARC, mais pas seulement



Dans la décennie suivante, la technique se raffine et se miniaturise, avec le Xerox Alto, decendant direct du NLS, la machine développée par Engelbart au SRI, puis le Xerox Star en 1981. C'est à ce moment que les idées sur la nation câblée (The wired Nation), précurseurs des autoroutes de l'information, sont formulées par Ralph Smith, des opérateurs et des informaticiens. Certains, comme Jacques Vallée (Ufologue qui a servi à Spielberg de modèle au personnage de Lacombe dans Rencontre du troisième type) voient déjà un réseau de pair à pair, avec des noeuds à égalité (The Network Revolution, Berkeley Press 1982).

Hippies et Hackers



En parallèle, des jeunes diplômés révoltés par le Viet Nam, imprégnés de contre-culture et de l'éthique des hackers telle que l'a décrite Steven Levy dans : Hackers, Heroes of the computer revolution, forment des clubs comme le Homebrew Computer Club californien. Le point central est la liberté d'accès aux ordinateurs, perçus comme des stimulants de la créativité personnelle. L'idéal pour ces hippies est d'avoir un ordinateur à soi.

A la fin des années 1970, la révolution de l'informatique personnelle est dans les têtes depuis longtemps et la technique arrive enfin à maturité.

Comment l'histoire aurait divergé si Steve Jobs n'avait pas rencontré Steve Wozniak au Homebrew Computer Club ? Apple aurait-il laissé la place à Sinclair, Amiga ou IBM avec son excellent système OS/2 ? Sun, Microsoft, HP auraient-ils été différents ? On ne peut qu'imaginer le détail mais, c'est sûr, l'histoire ne se serait pas arrétée en 1976. Elle était déjà lancée à pleine vitesse.

Apple: Des inventions aux produits



Enfin, les hommages trop appuyés à Jobs sont bien injustes pour tous ceux qui, au sein même d'Apple, ont contribué aux produits de la marque. Il faudrait inclure Steve Wozniak, co-fondateur et créateur des Apple I et ][, Andy Hertzfeld et Bill Atkinson, programmeurs surdoués du premier Macintosh, jusqu'à Jon Ive, designer des matériels récents. Et puis, il ne pas oublier les ouvrières de Foxconn dont la modération salariale contribue à la remarquable prospérité de la firme.

Il reste à Jobs quelques mérites, qu'il convient de souligner. Il a sans doute joué le premier rôle pour faire avancer ensemble ces gens talentueux mais focalisés sur leur spécialité vers la création de produits au-dessus de la masse. Il a aussi repéré plus vite que d'autres l'intérêt d'inventions existantes dans ce même but. Son modèle économique de vente de biens numériques est un digne rejeton des barons voleurs. Well done Steve ! Et il a le mérite de souligner l'importance du contrôle des canaux de distribution de ces biens, une leçon que l'industrie de la presse ne devrait pas laisser à d'autres. Rien que ça, c'est beaucoup. Allez, Farewell Steve et Merci.

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