dimanche 22 avril 2012

infomatique en nuage et économie de la fonctionnalité

Il est tentant d'identifier l'informatique en nuage (the cloud computing) et l'économie de la fonctionnalité. C'est moins évident si on considère les buts poursuivis et les effets.

Le cloud désigne les offres de services informatiques réduites à l'usage de fonctionnalités. Ce peut être l'accès partagé à des ressources matérielles (IAAS - Infrastructure as a service), à une plate-forme de création et de déploiement de logiciels (PAAS) ou à des applications (SAAS). Chez les clients, l'effet est une externalisation de la production informatique (entreprises) ou des données personnelles et de la logithèque (particuliers).

Dans une économie de la fonctionnalité, on échange l'usage des effets bénéfiques des biens plutôt que la propriété de ces biens. Ses promoteurs soulignent les bénéfices pour le consommateurs en terme de pouvoir d'achat et la réduction de l'empreinte écologique. Ainsi, les services de location de vélo dans plusieurs grandes villes incluent le parking et l'entretien pour une somme modique, qui peut être inférieure au coût de possession d'un vélo. Le consommateur achète de la mobilité. L'industriel est forcé de prendre en charge les externalités écologiques, d'ordinaire laissées à la collectivité. Mais il peut les gérer avec la rationalité des ingénieurs et l'échelle de l'industrie.


L'économiste Philippe Moati, défenseur de l'économie de la fonctionnalité
transcription ici.

La location n'est pas une condition suffisante pour atteindre l'efficience écologique. Comme l'explique Philippe Moati dans la vidéo ci-dessus, la location à long terme peut être assimilée à un achat à crédit, coûteux pour le consommateur. Pour qu'elle soit vertueuse, le produit doit être plus durable. Philippe Moati propose une nouvelle réglementation qui porterait la garantie à 10 ans. Quand je l'ai croisé au congrès des 60 ans de l'UFC-Que Choisir, il m'a dit que son idée avait suscité quelque intérêt au PS mais n'avait pas eu d'écho au gouvernement Fillon. Il est vrai que son application modifierait profondément le visage de l'offre et pousserait les industriels à se remettre en question voire à prendre des risques. Exit les produits jetables Made in Sweatshop. L'économiste pense que le schéma est même applicable à l'habillement.

Selon Latitude Research, d'excellentes opportunités se trouvent dans la location d'automobiles et d'appareils ménager. Voir l'infographie ci-dessous et le rapport.

Opportunity Infographic - The New Sharing Economy Study

Mais revenons à nos nuages. Les centres de données peuvent-il servir de modèle à cette économie du futur ?

Des industriels qui conçoivent ces usines à data arrivent en effet à être plus efficaces que les petits artisans. Le rendement énergétique des meilleurs atteindrait 1,2 (1 pour alimenter les serveurs, 0,2 pour les refroidir), grâce à des systèmes à air libre, à eau ou à une implantation sur le cercle polaire. Le paiement à l'usage ou la mise aux enchères des ressources du nuage contribuent à améliorer le taux d'utilisation des serveurs par rapport à une production maison.

Mais la transparence n'est pas vraiment de mise dans ces data centres bunkerisés que l'on visite comme des centrales nucléaires. Greenpeace a publié un rapport accusateur sur certains fournisseurs de cloud sale. Pour ma part, je ne vois pas en quoi la délocalisation de production informatique dans un pays à faibles standards sociaux et environnementaux constituerait un progrès.

L'informatique en nuage n'est pas un très bon exemple d'économie de la fonctionnalité si l'on souhaite réduire en valeur absolue les nuisances écologiques. Ce secteur très jeune créé des services nouveaux plus qu'il ne remplace des produits physiques existants. Certainement, il les y ajoute car on a toujours besoin d'ordinateurs pour accéder au nuage. Et en plus on veut des terminaux mobiles.

Il illustre très bien l'effet de rebond, phénomène expliqué par Jean-Marc Jancovici.

Cet âge de l'accès pourrait avoir un effet bénéfique inattendu, en désacralisant la possession de l'objet. Mais peut-être n'est-il pas besoin d'attendre sa venue. Ta Rolex obligatoire à 50 ans ™ fait déjà complètement has-been, même si c'est pour d'autres raisons. Le luxe existera toujours. Alors, comme ce n'est qu'une question de désir, tâchons de travailler sur nos désirs.

Une chronique parue au printemps 2009 dans PC Expert, republiée avec la permission de l'auteur, et qui me semble toujours d'actualité :

Le luxe, pour tous

Exercice délicat en temps de crise économique et écologique, l'éloge du luxe paraît nécessaire si l'on désire surmonter l'une et l'autre sans contradiction. En sortir par le haut, comme on dit. Le problème de la relance du système actuel, favorisant la consommation de produits non durables fabriqués par une main d'oeuvre low-cost, c'est qu'elle va accélérer les délocalisations, la raréfaction des matières premières et la destruction de la biosphère. Autant pousser un âne mort. Il faut alors explorer l'idée d'une décroissance, à condition de ne pas confondre celle-ci avec une récession prolongée, porteuse de pénurie et de chômage. Étrangement, cette voie rejoint celle du luxe. Non pas la dépense tapageuse du nouveau riche mais celle de l'investisseur éclairé. Un vrai produit de luxe se répare, se transmet, ne se démode pas. Il pollue moins que ses substituts consommables. L'éco-conception est une forme de luxe.
L'idée encore hérétique de décroissance est déjà appliquée en informatique. Certains constructeurs vendent moins de serveurs physiques, mais bourrés de logiciels sophistiqués de virtualisation et accompagnés de services haut-de-gamme. Moins de matière, moins d'énergie pour plus d'intelligence et de travail, décroissance matérielle et croissance de la valeur aideront à résoudre la difficile équation. Mais le le luxe coûte plus cher, ce qui ramène la question que la croissance à tout prix permettait d'éluder, les inégalités d'accès au bien-être. Sans leur réduction, l'économie écologique n'avancera pas.
Pas plus qu'un âne mort.

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